Accessibilité des logiciels libres : mythes et réalités.

Le logiciel libre est un programme dont son auteur a décidé de laisser à ses utilisateurs le droit de l’utiliser, le modifier, le partager et l’étudier. Initiée dans les années 80, cette approche a été à l’origine d’un des systèmes gratuits les plus connus du monde : GNU/Linux.

Mais longtemps les gens n’ont connu GNU/Linux que comme un écran noir sur lesquelles on devait écrire du code qui répondait en anglais. Avec l’arrivée de bureaux graphiques dans les années 2000, le logiciel libre s’est démocratisé. Par ailleurs, l’éthique qu’il portait et qu’ont formalisé de nombreuses organisations comme Framasoft ou la FSFE, pour qui la liberté porte le germe d’une plus grande égalité, d’un partage de communs et d’un monde moins privatif, a peu à peu conquis la
sphère politique au sein de mouvements de plus en plus fédérateurs.

Mais l’histoire de ces cinq dernières années a beaucoup inquiété les personnes en situation de handicap quant à l’accessibilité du logiciel libre : régressions, dispersion, autant de raisons qui font penser que le choix du logiciel libre au travail marginalise les travailleurs handicapés. C’est un paradoxe d’ancrer le mouvement dans une dimension éthique et exclure des personnes du fait de leur handicap, leur offrant une liberté juridique qu’ils ne pourront pas concrétiser. Ce paradoxe trouve son apogée quand des pays refusent le logiciel libre car ils préfèrent se conformer à la
convention de l’ONU sur le handicap qui impose l’accessibilité du numérique pour tous les citoyens.

Comment expliquer ce paradoxe et le dépasser ?

Si les systèmes incluant à la fois des programmes privateurs et libres peuvent n’être accessibles que partiellement, ceux entièrement libres le sont souvent intégralement. Mais le maintien de cette qualité implique une action coordonnée forte entre les communautés d’informaticiens, les usagers et les militants politiques en faveur du logiciel libre.

Une accessibilité proportionnelle à la liberté offerte par une licence

L’état actuel des technologies montre que plus un système est libre, plus il est accessible. Les systèmes hybrides peuvent être mal accessibles.
On parle de système hybride quand un environnement Microsoft ou Apple abrite des logiciels libres. La difficulté dans ce cas est, pour les développeurs de logiciels libres, de comprendre comment fonctionne l’accessibilité d’un système pour lequel l’accès au code est interdit. Par ailleurs, les aides techniques développées par ces systèmes peuvent ne pas savoir rendre accessible un logiciel libre.

Certes, Firefox offre par exemple un ou t il complet et parfaitement utilisable par tous. De même pour VLC ou d’autres outils de la fondation Mozilla. Mais la majorité des applications libres reste problématique sous Windows et Mac OS.L’exemple emblématique de cette situation est LibreOffice. Il a longtemps été inaccessible, avant d’être aujourd’hui plus utilisable tout en posant encore des difficultés. On notera en incise que le seul outil sous Windows qui le rend accessible dans les meilleurs conditions est un logiciel libre : NVDA, alors que son concurrent privateur n’a toujours pas entamé de démarches en ce sens.

Pourtant, si l’accessibilité de LibreOffice a été considérablement facilitée aujourd’hui, elle existait depuis longtemps via la plateforme Java, des efforts auraient donc pu être entrepris. D’autres logiciels du socle interministériel de logiciels libres rentrent dans cette catégorie : Pidgin, Evince, lesquels reposent sur des bibliothèques libres que NVDA ne sait pas lire ou qui ne savent pas communiquer avec le bus d’accessibilité de Microsoft ou Apple, créées qu’elles ont été à l’origine pour des environnement Unix.

C’est pourquoi fonctionnellement parlant, l’utilisation d’un système entièrement libre offre davantage de garanties.

Les systèmes libres sont davantage accessibles

Aujourd’hui, on notera que plus le système est libre, plus il est facile de travailler avec. Ainsi, LibreOffice pose beaucoup moins de problèmes d’accessibilité sous GNU/Linux que sous Windows ou Mac. De même pour VLC et tout un groupe d’applications développées à partir d’objets graphiques répondant à la norme GTK.

Dès lors qu’on parle d’outils propres à un matériel, il sera toujours plus facile de développer une aide technique pour interagir avec eux s’ils sont libres que s’ils ne le sont pas, tant pour des raisons techniques que pour des raisons juridiques : si le logiciel est disponible partout, une plus grande variété de gens peut l’explorer pour l’améliorer ou le comprendre et, partant, développer ce qu’il faut pour le rendre accessible.

C’est la raison pour laquelle à l’échelle de tout un système permettant le fonctionnement d’un matériel, la liberté offerte par sa licence est gage de davantage d’accessibilité. Reste cependant la question de la stabilité de l’accessibilité d’un système libre.

La durabilité passe par la coordination des acteurs du numérique

Dès lors qu’il est développé par des communautés bénévoles, que l’utilisateur ou des experts de l’accessibilité ont la liberté juridique de le rendre accessible même si en pratique, cette démarche n’est pas tenable dans le temps, émerge une difficulté quant à la garantie que le logiciel est et restera accessible. Seule une bonne coordination de tous les acteurs du numérique permet de se protéger de
ce risque réel de régression guettant toute version des logiciels libres.

Une durabilité jusque-là douteuse

Des logiciels aussi importants que GNOME ont passé deux ans à perdre leur accessibilité et leur nouvelle version reste problématique pour un grand nombre d’usagers, en dépit de leur modernité. Le bureau Unity a connu un sort proche. LibreOffice, opérationnel sans souci sur GNU/Linux jusqu’à la version 4.2.6, a perdu une partie de son accessibilité dans la lecture des tableaux sous Writer et ne l’a toujours pas pleinement retrouvée. Des régressions ont été identifiées notamment sur
Calc où des modifications ont entraîné la perte de la transmission d’information au bus d’accessibilité du système.

Ceci s’explique par le fait que les développeurs qui souhaitent intégrer de nouvelles fonctions ne sont pas en mesure, la plupart du temps, d’évaluer leurs effets collatéraux. Ceci est encore plus vrai quand on parle d’optimiser une fonction pour la rendre plus réactive. Plus encore, ils n’ont souvent même pas conscience de l’enjeu de l’accessibilité, de ses exigences techniques et des moyens de la tester d’un point de vue technique. Ajouté au fait que peu d’utilisateurs grand public utilisent ces
logiciels, on comprend mieux la survenance de régressions. Quand bien même il y en aurait plus, ils ne suffiraient pas forcément à garantir le maintien de l’accessibilité dans le temps. D’abord parce que leur parole n’est pas toujours audible par des développeurs pour des raisons de vision de l’informatique de leur côté et de celui technique. Ensuite car même identifiée, une difficulté d’accessibilité ne suffit pas forcément à interrompre une tendance lourde voulue par des bénévoles, voire des firmes multinationales. C’est ainsi que même alerté, il eut été peu probable que GNOME modifie sa tendance réformatrice malgré les risques liés à l’accessibilité, vu qu’ils considéraient, sous l’influence notamment de Redhat et Suse, que sans sortie officielle avec la « casse » impliquée, jamais la nouvelle version ne verrait le jour et ne serait testée à grande échelle et déboguée. Cette sortie forcée a donc été voulue pour identifier des bugs et les corriger. Reste que l’accessibilité a mis
deux ans à les corriger vu le peu de personnes travaillant sur le sujet.

C’est pour cette raison que l’accessibilité des systèmes futurs, qu’ils soient Web ou pas, passe par une plus grande collaboration entre plusieurs univers techniques et opérationnels.

L’espoir du monde collaboratif

C’est l’objectif que s’est fixé Hypra pour ces cinq prochaines années. Nos experts formateurs et prestataires jouissent d’une très grande expérience et d’une parfaite connaissance des réalités quotidiennes des utilisateurs, grand public en général et déficient visuel en particulier. La société s’allie la collaboration de laboratoires et d’experts spécialistes en ergonomie et en usage, afin de réfléchir de manière plus scientifique sur les attentes des utilisateurs.

D’un autre côté, l’engagement dans l’informatique libre des fondateurs et des collaborateurs d’Hypra date de plus de dix ans. Nous connaissons donc bien les attentes des développeurs, le rôle de l’accessibilité dans le développement et la difficulté de dialoguer entre les développeurs et les utilisateurs.

Alliant notre certitude que le logiciel libre est la solution et qu’il connaît des défis réels à sa portée, nous avons obtenu en décembre 2015 un mandat officiel de la Free Software foundation pour coordonner l’action mondiale de lutte pour un logiciel libre accessible. Nous entendons nous acquitter de cette mission en nous positionnant à la frontière entre plusieurs mondes que nous espérons faire dialoguer.

Ce dialogue doit aboutir à des tests de non régression, à l’accessibilité
progressive de plus en plus de logiciels libres, et à la constitution d’une base de données documentaire sur l’accessibilité logicielle, afin de fournir des bases de ressources objectives et exhaustives sur la question, voire d’aboutir à un référentiel technique.

Tout d’abord, nous espérons dans le début de l’année 2016 mettre au point des tests de non régression. Ces tests, mis en place avec la document Foundation et une entreprise de développement dans le logiciel libre, Igalia, visent à permettre, à chaque mise à jour, de facilement tester son impact sur l’accessibilité du logiciel pour une correction rapide. Ils concerneront en premier lieu LibreOffice, puis les applications Mozilla, le bureau MATE, l’outil Compiz, le gtk-decorator. Il en
résultera rapidement la sortie de tests pour le toolkit GTK, et donc une application potentielle au bureau GNOME. Ces tests toucheront tant la communication entre le toolkit et le bus d’accessibilité que le comportement des applications dans des cas d’usage. S’ils sont intégrés aux différents projets libres, il offriront un moyen simple à tous ceux qui le souhaitent de tester un changement et son impact sur l’accessibilité du logiciel. Nous espérons que ces tests feront même partie du processus de test avant publication ou, à tout le moins, des processus d’assurance qualité des gros projets.

Ensuite, Hypra mènera de nombreux chantiers liés au développement logiciel. Des experts étant disponibles sur LibreOffice et son accessibilité, nous solliciterons Igalia pour la mise en accessibilité parfaite de cette suite bureautique clé. Puis nous les solliciterons afin que le lecteur d’écran puisse en extraire les informations pertinentes, de nature à rendre accessible tout type de documents, y compris les présentations, grâce à la délivrance par l’aide technique des informations
pertinentes. Autant dire que ce partenariat devrait naturellement conduire à l’implémentation par Igalia de fonctions supplémentaires au lecteur d’écran afin qu’il puisse servir à plusieurs handicaps et dans de nombreuses circonstances. Un système de plugins sera à cet égard ainsi mis en place.

Une démarche similaire sera entreprise aux côtés de la fondation Mozilla, voire de Debian, pour les applications comme Firefox et Thunderbird (que Debian continue à développer sous le nom Icedove).

Il s’en suit que les techniciens d’Hypra auront dans ce cadre un rôle de reçettage, de tests, d’intégration dans Debian et de relais entre ces évolutions et les utilisateurs.

Mais nous n’abandonnons toutefois pas la logique de développement, car certains projets ne sauraient améliorer leur accessibilité sans un soutien à temps plein. Sont concernés les outils MATE et Compiz, qui feront l’objet de contributions spécifiques, en particulier via des plugins.

Enfin, comme l’observe Chris Hoffstader, cet effort ne résoudra qu’une petite partie des problèmes. Selon lui, 90 % des applications inaccessibles le sont du fait d’un code erroné. Nous partageons son approche mais considérons que les premiers travaux entrepris permettront de rapidement offrir au grand public, voire aux professionnels, des outils libres opérationnels pour les usages les plus
courants et les plus vitaux. Par ailleurs, Chris Hofstader et nous-mêmes partageons la conviction que les test de non régression sont clés pour faire réussir cette démarche. Enfin, pour que les applications GTK connaissent rapidement le saut qualitatif requis, nous espérons unir nos efforts, ceux de Debian et de la FSF ainsi que de Hofstader lui-même pour organiser des hackathons dédiés à l’accessibilité, ainsi que des "bugs squashing". Ils toucheraient un ensemble plus vaste d’applications GTK et seraient organisés à des endroits adéquats pour une résolution rapide par l’effet d’émulation.

Conclusion

Nous sommes fiers que Richard Stallman, président de la FSF, ait validé ce plan de travail et cette organisation. Nous sommes conscients qu’il implique une lourde démarche en matière de gouvernance et de coordination des efforts. Mais nous sommes convaincus que la dynamique peut elle seule permettre au libre de dépasser ses difficultés actuelles au regard de l’accessibilité. Nous croyons enfin que cette démarche, qui aboutira selon les financements obtenus à travers les canaux
d’aide publique et de financement participatif, aura de toute façon l’avantage de l’exemplarité pour montrer la voie vers une solution durable pour l’accessiblité. Son succès dépendra désormais de la réussite du modèle économique et de la capacité des partisans du logiciel libre et de l’accessibilité à soutenir de telles initiatives. Or, ce soutien peut passer par la voie économique, mais également par la voie des contributions aux projets (Debian, Compiz, Mate, tests de non régression), ce qui est
potentiellement à la portée de tous. Hypra espère pour cela fédérer les personnes intéressées par les technologies libres et déficientes visuelles, gravitant autour de communautés comme Sonar, vinux, Debian et Ubuntu-accessibility, kde-accessibility, Gnome-accessibility.

C’est l’union seule de nos forces qui nous permettra de relever ensemble ce défi.