De quoi l’universalité est-elle le nom ?

Universel : caractère de ce qui s’étend au tout peut-on lire dans le Dictionnaire de la Philosophie Larousse.

Debian, système d’exploitation construit à partir d’un noyau Linux, revendique cette universalité dans sa publicité en affichant une ambition de compatibilité avec un maximum d’architecture et un portage sur différentes plate-formes : ordinateur portable ou fixe, téléphone, tablette.

Pour faire simple et résumer l’atout que revendique la communauté de développeur organisée au niveau mondial : selon les différents types de matériel utilisés, le système qui aura le plus de chances de fonctionner est le leur.

Cela se vérifie en pratique.

Toutefois, il est impossible de manquer la définition qui en résulte de l’universalité. Celle-ci prend alors une connotation exclusivement technique.

Dans cette conception, est dit universel tout système pouvant être utilisé sur le plus grand nombre de supports disponibles aujourd’hui en matière informatique.

Sous cette condition, Apple ou Windows ne seraient pas universel au sens ou l’entend Debian. Apple fait par exemple choix d’un système d’exploitation distinct pour les mobiles (système dit « iOS ») et Windows supporte significativement moins de plateformes que Debian.

Adopter un point de vue universel, c’est à dire le plus globalisant qui soit, suppose de se placer au niveau du plus grand nombre. En informatique, le plus grand nombre, c’est l’utilisateur lambda.

Et c’est alors qu’une évidence s’impose : en toute objectivité, qui se soucie réellement de l’universalité technique au niveau des utilisateurs non-avançés ?

Force est de constater que la majorité des utilisateurs, jetée sans préavis dans le grand bain du numérique, va jusque ignorer la réalité du découplage entre le matériel et les logiciels. Lorsque tout un chacun achète son ordinateur, c’est une unité qui est acheté, et la plupart du temps, nombreux sont ceux qui ignorent qu’il est même possible d’installer un autre système sur leur ordinateur d’origine. Pour preuve : lorsque l’ordinateur devient trop lent, l’écrasante majorité remplace le matériel tout entier plutôt que le système. Le marché des utilisateurs du marché informatique est caractérisé par une puissante asymétrie d’information.

Il viendrait difficilement à l’idée de beaucoup d’acheter personnellement leur ordinateur et d’y installer un système par eux-même. Cela suppose une expertise qu’ils n’ont pas ni d’eux-mêmes, ni dans leur proche entourage. Qui plus est, devant la complexité qui entoure le monde dit du « logiciel libre », chacun se retrouve aisément désemparé et préfère revenir à plus de lisibilité : acheter chez un revendeur.

Il faut donc se rendre à une conclusion certaine : dans l’esprit de la population, la définition technique de l’universalité de Debian ne se comprend pas.

Le message est inaudible tant il est élitiste : il suppose, à tort, que la majorité de la population dispose d’une culture informatique avancée (pour d’abord connaître l’éventail des possibles, ensuite être à même d’installer son système soi-même...) ce qui est loin d’être le cas ainsi que l’a montré B. Stiegler en parlant « d’inalphabétisation numérique » répandue.

Il ignore le fait que l’information représente un coût important pour l’utilisateur, et que devant le maquis d’alternatives déclarées (Linux compte près d’une dizaine de distribution, ce qui s’appelait Linux s’appelera peut-être Hurd demain, même les logiciels libres les plus grands public changent de nom plus vite que ce que le temps d’acclimatation requiert : nombreux sont ceux qui ont encore OpenOffice en référence en lieu et place de LibreOffice), il peut être rationnel de retenir une solution traditionnelle (Apple ou Windows).

Car l’utilisateur néophyte retient des critères de jugement extrêmement basiques en matière de choix informatique :

1. Il faut que cela marche. La simplicité d’utilisation et la convivialité sont valorisés au premier chef.
2. L’éventail des fonctionnalités disponibles est le second critère discriminant : par rapport à mes besoins, vais-je trouver facilement les logiciels qui me sont nécessaires ?

L’éthique, la co-conception logicielle, le développement durable, la confidentialité des données sont autant de critères encore extrêmement éloignés de la sphère d’analyse de l’homo-numericus. Ces critères de choix ne viennent qu’après, une fois les premières connaissances élémentaires acquises.

Parmi tous ces critères, l’adhésion à un projet d’universalité technique figure en dernière position. Il s’agit d’une exigence de « sachant ».

Au mieux pas compris, au pire, totalement hors-sujet.

Cela signifie t-il pour autant que l’orientation « marketing » de Debian est mal choisie ?

Tout au contraire. À condition simplement à retrouver le sens profond de ce qu’est l’universalité. Quel est ce tout vers lequel il faudrait s’étendre ? Architectures, plates-formes ? Ou simplement la diversité humaine de la population.

Dans un contexte de fracture numérique bien documentée en France et en Europe, l’universalité doit gagner un sens renouvelé. Elle doit permettre l’avènement d’un système inclusif des populations marginalisées informatiquement qu’il s’agisse des personnes en situation de handicap, des personnes âgées, et plus généralement de l’ensemble de ceux encore situés à distance considérable des progrès substantiels que permet le numérique.

C’est ainsi que l’entreprise Hypra se conçoit comme un prolongement des visées de Debian. En assurant un conseil et un service informatique de qualité aux populations situées dans la fracture numérique, elle vise à ce que l’on puisse dire dans quelques années, avec le recul suffisant, : « le logiciel libre, mieux que tous les systèmes propriétaires et avant eux, a compris l’enjeu fondamental de l’accessibilité (comprise au sens large au sens de « donner accès à tous ») et s’est donné les moyens d’y répondre. En cela, sa préoccupation éthique est devenue le moteur de son expansion et de son développement par-delà les frontières que posent bien involontairement ses initiés ».

Que l’on dise ensuite : « C’était là l’un des exemples les plus marquants de l’avènement de l’économie sociale et solidaire qui réconcilie avec succès performance économique et véritable finalité d’intérêt général ».

Que l’on remarque peut-être, enfin, pour la forme : « Il s’agissait là d’un projet d’essence profondément européenne, et donc universel, porté par une collaboration inter-culturelle, inter-générationnelle, issue de milieux sociaux variés, et animé par un souci profond de l’autre ».

Marquant à vif une universalité comme arrachement à soi, pour partir à la rencontre de l’autre et s’écarter de toute prédestination.