La prochaine révolution doit être celle de l’usage

On entend, de la Maison Blanche, jusqu’aux experts universitaires un (embryon) de discours se développer sur l’impact de la révolution de l’automatisation sur la nature du travail. Globalement, les craintes sont de plus en plus nombreuses et la tendance s’est renversée à ce sujet : l’hyper-optimisme ambiant des années 90 et 2000 a cédé la place à une défiance de plus en plus prononcée vis-à-vis de « la destruction de l’emploi » et « la dépossession des individus de leur outils de travail et de leurs données », « la montée en puissance des inégalités », « l’intensification du travail et la dilution des frontières entre le personnel et le professionnel » associés à cette trajectoire. Aussi, la technophobie gagne du terrain. Comment en est-on arrivé là ?

Tout simplement, on constate de plus en plus que les start-ups sont des niches pour sur-diplômés et créent assez peu d’emplois pour les personnes réputées moins qualifiées. Qu’elles sont donc somme toutes assez peu intensives en main d’œuvre tout en étant assez schumpéteriennes. Ainsi, on se déplaçerait tout doucement vers une société d’ingénieurs dans laquelle chacun, pour trouver son « utilité sociale » devrait contribuer à la technique. C’est cette logique qui pousse certains organismes à promouvoir les personnes non-diplômés ou en désinsertion à « se mettre au code » comme on peut l’entendre chez certains acteurs (Web Academy, Simplon et autres) qui forment de futurs petits ingénieurs en herbe ex nihilo. Chacun sait pourtant que la logique de programmation est rétive à de nombreux cerveaux… Comment donc sortir de la quadrature du cercle ?

L’idée-force à l’origine de la création d’Hypra est la suivante : la révolution technologique qui devait être une promesse d’autonomisation, d’émancipation, et « d’amplification » de l’activité de l’être humain (comme l’entend Jean-Pierre Corniou), le levier pour avancer vers des « sociétés cognitives » ou « sociétés de la connaissance », n’a pas tenu ses promesses parce qu’elle reste principalement tirée par une logique techno-centrée et n’a pas su mettre l’accent sur le service ou pour être plus clair, l’accompagnement humain. Il est vrai que l’on a été longtemps dans un paradigme, dicté par les éditeurs logiciels qui ne voyaient leur salut que dans la vente de licences, dans lequel les outils étaient réputés « intuitifs » et dans lesquels l’auto-formation devait être la règle ! Un discours un peu limité pour toute une génération qui a vu brusquement le numérique surgir de manière assez immersive dans sa vie personnelle et professionnelle.

Conséquence : la culture et les usages n’ont pas suivi avec toute une série d’effets collatéraux.

J’en veux pour preuve quelques exemples :

* Le plus prosaïque reste celui des boîtes mails : qui n’a jamais été exposé à un taux de retour dangereusement bas en raison du fait que nos interlocuteurs disent « crouler sous les données » et passer à travers sans pour autant archiver ni trier ses mails dès leur arrivée ? Qui n’a pas été exposé à un psycho-drame tenant à l’erreur d’avoir fait « répondre à tous » au lieu de « répondre à » ou ayant omis de mettre une copie carbone ? Combien ne sommes-nous pas à avoir constaté que notre collègue de bureau ou notre supérieur hiérarchique continuait à imprimer ses mails ? Sans parler de cette culture de l’écrit qui a massivement envahit les organisations et qui a transformé une bonne partie de la manière dont nous communiquons… avec tout le risque que l’écrit fait porter sur la qualité de la communication (cela mériterait un article à part entière !). On notera que certaines entreprises du numérique ont pris la décision il y a quelques temps d’interdire les mails au sein des organisations… À méditer...

* En matière de suite bureautique, qui n’a pas fait la découverte, des années après d’intense utilisation, d’une fonctionnalité magique qui nous aurait permis d’économiser bien du temps ? Je me rappelle du temps où je travaillais en Mairie d’un élu qui ne parvenait pas à faire exécuter une tâche à ses services en raison du fait que le publi-postage semblait manifestement étranger à l’agent en charge du sujet… !

* Enfin, dernier exemple, parmi les plus réçents : il semblerait que l’Education Nationale ait eu l’audace, à la rentrée, d’envoyer des programmes scolaires en version PDF à ses enseignants – ce qui pourrait avoir du sens écologiquement me direz-vous ! - mais c’était sans compter la levée de bouclier des professeurs qui ont demandé des programmes papier. Retour à la case départ, donc.

Dans un cas, c’est le psycho-drame ou alors le calvaire… Mais dans d’autres cas, cela peut aller plus loin, jusque la technophobie ou l’exclusion sociale. Deux exemples me paraissent à cet égard éclairant :

En ce qui concerne l’appareillage des personnes sourdes et malentendantes, chacun sait que les prothèses ont effectué des progrès considérables ces dernières années. A tel point que ces technologies sont devenues le support majeur d’une éducation à l’oralisation de ces populations dans un objectif d’universalité. Seulement voilà, il semble que les technologies restent encore imparfaites et que les personnes ne disposent pas de la capacité de réglage par elles-mêmes de leurs appareils ni d’un juste retour sur le type de voix qu’ils émettent… Conclusion, il existe tout un mouvement de la communauté sourde technophobe qui préconise un retour exclusif à la langue des signes sans avoir recours à ces outils… Science sans conscience… Exemple typique d’une technologie conçue sans accompagnement à l’empowerment et sans réflexion profonde sur leur appropriation, autant des caractéristiques d’une approche de sciences humaines.
Les personnes déficientes visuelles sont 15 % à disposer d’une aide technique informatique… Quand on voit les apports substantiels que représente l’informatique pour ces populations en matière de socialisation, on est forcés de se questionner sur ce chiffre. La raison est profonde : beaucoup ne s’équipent pas par peur de stigmatisation, par peur de se retrouver seules dans leur apprentissage, ou alors, pire, dans l’ignorance tout simplement que des aides techniques existent pour leur permettre d’utiliser l’outil informatique !

Notre credo est donc : l’automatisation de nos sociétés est pourvoyeur de très nombreux emplois dans le service qui vont justement mobiliser des facultés humaines de haut niveau et à grande échelle : accompagner une personne âgée dans les technologies numériques, former une personne handicapée à son aide technique sont des activités nécessairement personnalisées… et donc intensives en main d’oeuvre ! Cartographier des besoins de formation et faire évoluer les usages de communautés de travail entières, acculturer et conduire le changement, ou tout simplement assurer la maintenance ou le support des outils, voilà ce qui nous semblent être aussi les métiers de demain.

Pour qu’ainsi nos sociétés technologiques soient des sociétés plus humaines, plus cohésives, plus compétentes, plus sereines et surtout plus inclusives pour affronter ensemble cette période de transformation profonde.