Les tablettes garantissent-elles un bon niveau d’accessibilité ?

Par-delà les effets de mode, les tablettes numériques sont loin d'être la panacée de simplicité et d'accessibilité. Par Corentin VOISEUX

Ce n’est plus un secret pour personne (enfin, c’est ce qu’on espère !), le sujet d’HYPRA est l’inclusion numérique, un sujet au carrefour de la conception logicielle et des sciences humaines. Ce sujet rattrape souvent ses fondateurs, y compris à l’occasion des vacances qu’ils parfois s’autorisent. Avec à chaque fois de nouveaux enseignements à la clé.

La semaine dernière, je fais la rencontre amicale sur mon lieu de vacances de cette personne âgée malvoyante que l’on appellera A.

Dans un réflexe inter-générationnel classique (et salutaire), A. sollicite mon aide pour l’usage de sa tablette tactile de type « Ipad » (IOS 8) sans se douter que l’inclusion numérique constitue mon activité professionnelle et le sujet de réflexion m’ayant valu mon Mémoire de Recherche de fin d’étude à HEC Paris, dont l’un des objets était précisément de mettre en comparaison l’accessibilité d’usage des tablettes avec celle des ordinateurs.

Elle m’explique d’abord vouloir accéder à des livres audio depuis le site de la BNFA sans y parvenir. J’accepte de l’y aider sans savoir que cette démarche me conduira à près de 6 heures de recherches et d’expérimentation à ses côtés sur son outil.

Plusieurs heures consacrées d’abord à découvrir l’interface assez sportive de la BNFA, puis pour apprendre par son support que les livres audio ne sont « pas disponibles sur Iphone et Ipad », pour, finalement, en poussant le nom de Voice Dream, du nom du lecteur DAISY de référence, apprendre qu’il constitue peut-être une option, pour installer ce dit lecteur, pour se rendre compte que les fichiers compressés téléchargeables sur le site de la BNFA nécessitent encore l’installation d’une autre application de gestion et stockage des fichiers…

Je découvre surtout à cette occasion qu’il est tout à fait inenvisageable que la personne âgée primo-accédante au numérique puisse être autonome dans l’import de ses livres audio sur sa tablette. Soit. Un point pour les ordinateurs. Mais est-ce vraiment décisif ? Non, si l’on considère que l’application Voxiweb permet de contourner le problème… Mais attendons la suite.

À la faveur de nos échanges avec A., je me rends aussi compte qu’elle n’est familière d’aucune des fonctions d’accessibilité de l’Ipad. Je lui configure donc, après recherche, son zoom, ses contrastes, lui apprends à s’en servir, lui fais une démonstration de la fonctionnalité « Parole », d’un peu de VoiceOver… Je me rends compte, à la faveur de cet usage, des scories de l’accessiblité de l’Ipad : contrôleur peu visible, menu pop-up d’activation de l’énonciation également difficilement visible et apparemment non impacté par le grossissement des polices, énonciation en soi difficile à commander en raison des difficultés d’accessibilité inhérentes au traçage d’une zone de sélection, et surtout difficulté d’orchestration psycho-motrice des gestes tactiles de zoom, fréquence des fausses manœuvres induits par les gestes tactiles etc... Plusieurs heures sont là aussi nécessaires pour cheminer au rythme de A pour un résultat… modeste. En raison de l’indiscutable « réserve cognitive » de A. qui se montre d’une rare plasticité cérébrale pour emmagasiner à une vitesse effarante l’ensemble des nouveaux concepts et gestes qui lui sont présentés.

Ce cas est intéressant à mon sens car il illustre un premier constat qui répond à l’origine de la création de Hypra : le manque d’accompagnement humain flagrant autour des outils numériques aujourd’hui, en particulier à destination des personnes fragiles. L’audio-prothèse a ses audio-prothésistes. Mais l’ordinateur, véritable prothèse numérique en puissance pour les personnes déficientes visuelles, n’a pas encore ses visio-prothésistes. C’est le métier qu’invente Hypra.

L’autre élément de conclusion de cette expérience, c’est la confirmation de notre conviction, forgée par la pratique, au sujet des tablettes numériques : quand bien même celles-ci font l’objet d’un effet de mode, rien ne prouve qu’elles correspondent aux besoins des personnes âgées en matière d’accessibilité. Une attentive observation des barrières à l’usage, des requis psycho-moteurs et cognitifs, tend plutôt à montrer l’exact inverse, même si le débat reste ouvert.

Les réputations « d’intuitivité » et de « simplicité » véhiculées à grand coup de marketing, le mythe de l’auto-formation et du self-made man numérique, l’absence flagrante de véritable service personnalisé de configuration, paramétrage, formation et assistance chez les grands vendeurs de logiciels et de matériel, et la mauvaise représentation du numérique qui en découle, ont une conséquence : beaucoup, chez les personnes fragiles et âgées, se détournent tout simplement de l’usage numérique ou en sous-exploitent massivement le potentiel.. ! C’est une perte sociétale difficile à estimer mais bien réelle.

De là, certainement, la persistance du « fossé numérique » chez les seniors et… pas seulement !

Belle journée à tous !