Trad : Grandeur et misères de l’homo-numericus

Dans un café, le philosophe et le poète discutent. Chemin faisant, un entrepreneur, un citoyen puis un juriste s’invitent dans la conversation.

Le poète. Alphonse De Lamartine déjà s’inquiétait : « Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? ». La question, renouvelée par les objets connectés, pourrait surprendre. Un nouveau monde d’omniprésence de technologies disséminées dans le nouveau nuage [1] peut-il doter le monde d’un supplément d’âme ?

Le philosophe. Je comprends ta question, car ce que tu nommes nouveau monde brouille nos repères élémentaires : est objet tout ce qui n’est pas sujet, tout ce qui ne peut pas dire « je » et s’engager dans une définition d’identité. Et pourtant, ces objets connectés peuvent apparaitre comme des prolongements du sujet, entrainant un brouillage de la distinction sujet/objet !

L’entrepreneur. Oui, mais imaginez les potentialités nouvelles ouvertes au marché ! Innovation, destruction créatrice, création de valeur, entreprenariat, nouvelles créativités, quelle émulation ! Et tout un mode de pensée l’accompagne : agilité, flexibilité, réactivité !

Le citoyen. Et ces objets connectés peuvent contribuer à la vie collective. Pensez aux villes intelligentes qui permettent, par exemple, d’adapter la consommation énergétique aux habitudes humaines [2]. Ou bien la voiture intelligente, qui est dotée d’un système paneuropéen d’appel d’urgence automatique en cas d’accident [3] !

Le philosophe. Vous pensez court-terme, mes amis ! Ne voyez vous pas que le véritable projet technologique est de rendre l’homme superflu ? 52% des emplois américains sont considérés comme programmables [4]. Que ferons-nous de ces millions de chômeurs ? Ces masses déracinés et désespérés feront le lit de forces politiques funestes !

L’entrepreneur. Quelle déprime ! Au contraire, de nouveaux secteurs d’activité émergeront ! Car la réalité est augmentée [5], les capacités multipliées ! Les interactions vont en s’accroissant dans ce vaste espace de connexion et cela augmente les opportunités !

Le philosophe : Oui, ces objets peuvent grandir l’Homme. Mais je m’interroge sur votre terme réalité augmentée. Décupler la capacité calculatoire humaine, tenter de mesurer toute la réalité du monde : les odeurs, les gouts [6]… est-ce cela le grandiose de l’Homme ? Avec la fusion des corps et des machines, ou termine l’humain, ou commence le transhumain ? Je vois un homme materné vil et faible, regardez le Sense de Mother [7], c’est…

L’entrepreneur : … une innovation permettant une hyperpersonnalisation du produit ! Le consommateur choisit tout. Imaginez dire à vos clients : je vous vends la liberté de faire ce que voulez avec ma technologie ! Et cela abonde vers le nouveau modèle basé sur la gratuité.

Le citoyen. Mais ce modèle économique repose sur la valorisation économique des données des utilisateurs pour établir des profils. Certes, il n’y a pas d’échange de monnaie mais nous y accédons grâce à nos propres données qui sont un objet de transfert de valeur. Le Big brother devient le Sense Mother, la fiction de G. Orwell devient réalité, le pouvoir doux triomphe ! On saura bientôt tout : le nombre de pas parcourus en un jour révèle le caractère plus ou moins sédentaire d’un individu, prévoit les risques cardiovasculaires et c’est notre état de santé futur qui entre sur le marché [8].

L’entrepreneur : Tant mieux, cela permettra de rationaliser l’activité des assurances, ou de mieux mesurer les risques : c’est une rationalisation des activités humaines.

Le philosophe : Et si l’hyperconscience des risques suscitait davantage leur aversion ? Une société où la donnée nous indique que le risque est partout n’induit-elle pas une société figée dans l’angoisse, prisonnière de la réassurance permanente ?

Le citoyen. Mais alors comment endiguer ces dérives ?

Le juriste : Oh, je crois que le droit doit inscrire l’homme dans une communauté de sens qui le lie à ses semblables. Or, il y un conflit entre l’homo juridicus et l’homo numericus, car le droit est trop lent. Puisque l’homme est désormais disponible à consommer n’importe quand et n’importe où, c’est au droit de dire : il importe où, il importe quand et il importe comment !

Le citoyen. Et où en est-on aujourd’hui ?

Le juriste. En France, pensez que la loi a été instituée en 1978, à l’époque des mainframes ! Il y a, par exemple, une proposition de droit au silence des puces, c’est à dire la capacité d’éteindre les connexions à tout moment. Mais c’est un droit conditionné à une sorte de « déconsentement ». Mais comment peut-on consentir aux actions d’une machine lorsque l’interface homme/machine n’existe plus ? Car l’informatique est enfouie : plus de connexion volontaire, mais des capteurs toujours connectés qui remplacent l’individu. Tout est à repenser…

L’entrepreneur : Il faut se presser ! Car le modèle européen pourrait aussi faire de la protection des données un avantage concurrentiel : la confiance des citoyens est aussi facteur économique !

Le citoyen : Je pense que la technologie ne sera que ce que l’homme en fera. Elle crée un paradoxe et est à la fois une ouverture au et du monde, et un enfermement technologique ! Il faut donc s’adresser au citoyen plutôt qu’au consommateur, car l’informatique est aussi porteuse d’un véritable modèle social. Le logiciel libre, par exemple, permet de rétablir une interaction avec les concepteurs des objets connectés, dans une dimension active (citoyenne) et non passive (consumériste) ! Il faut donc sortir de l’inalphabétisation numérique : sous les objets, il y a des logiciels, fruits de l’esprit humain et de son « externalisation » ! En somme, ne pas « déplorer, ni détester, mais comprendre » et… collaborer !

Sources

  • Ouvrages
    • Le Palais de Cristal, À l’intérieur du capitalisme planétaire P. Sloterdjik, 2006 (titre original : Im Weltinnenraum des Kapitals. Für eine philosophische Theorie der Globalisierung, traduction O. Mannoni)
    • La Condition de l’Homme moderne, Hannah Arendt, 1958
    • La Crise de la culture, Hannah Arendt, 1961
    • La question de la technique, Essais et conferences, Martin Heidegger, 1954
    • Homo-juridicus, Essai sur la fonction anthropologique du Droit, A. Supiot, 2005
    • Petite Poucette M. Serres, 2012
    • Éthique, Spinoza, 1677
  • Articles
    • To be or not to be connected : ces objets connectés qui nous espionnent. À propos des téléviseurs LG, L. Marino, 2014
    • Internet des objets, défis technologiques économiques et politiques, B. Benhamou Esprit, Mars-Avril 2009
    • Le téléphone mobile, terminal universel ? Entretien avec J-N Tronc, Esprit, mai 2006
    • Comment peut-on se faire confiance sans de voir ? Le cas du développement des logiciels libres, T. Loilier et A. Tellier, 2004
  • Rapport
    • Étude sur l’industrie du logiciel, Rapport, CSTI, H Rannou, M. Ronai, 2003
    • Le futur de l’économie internet, profil statistique OCDE, Juin 2008
    • L’internet des objets, quels enjeux pour les européens ? P-J Benghozi, S. Bureau et F. Massit-Folléa, oct. 2008
  • Sites
  • Autres
    • Magazine Science & Vie, Hors série, Spécial High-tech, 2015

Remerciements à Éloi Audoin-Rouzeau pour sa plume amicale bien aiguisée et à Marie Cartapanis pour son inspiration, son agilité d’esprit et son élégance. Ce travail est le fruit d’un travail en commun et il appartient à tous ses contributeurs.

[1Alors que le développement de l’informatique et de l’internet a longtemps reposé sur un système de serveurs locaux, ceux ci sont désormais en libre accès, via un réseau de télécommunication infini. Cette évolution traduit une « délocalisation » de l’infrastructure informatique désormais disséminée dans ce qui est appelé le « cloud » ou l’informatique en nuage.

[2Le site « smartgrids » caractérise ces villes intelligentes en parlant de changements organisationnels, technologiques et sociétaux destinés « à concilier les piliers sociaux, culturels et environnementaux à travers une approche systémique qui allie gouvernance participative et gestion éclairée des ressources naturelles afin de faire face aux besoins des institutions, des entreprises et des citoyens ».

[3Le système Ecall permet par exemple de générer un appel de détresse soit de manière automatique grâce aux capteurs du véhicule à partir d’un véhicule accidenté (voir sur ce sujet le site de la Commission européenne : http://ec.europa.eu/digital-agenda/en/ecall-time-saved-lives-saved).

[4Conférence de Didier Bonnet, Global Head of Practices, Capgemini Consulting le 15 janvier 2015 à HEC Paris.

[5On parle souvent de réalité augmentée à propos des lunettes connectées, qui permettent de percevoir instantanément notre réalité augmentée de perception, d’information, de localisation etc.

[6La société lituanienne Peres a inventé un « nez » électronique permettant de tester la fraicheur des aliments, alors que l’entreprise Russe, Lapka commercialise un détecteur de produits Bio.

[7La société Sense a inventé un objet (Mother), relié à des capteurs programmables à l’infini (les cookies), qui permet de transformer un objet classique en objet connecté (indicateur de présence dans un domicile, surveillance de la porte du réfrigérateur et de l’armoire à médicament…)

[8Avec la nouvelle tendance au quantified self, les objets connectés dans le domaine de la santé ont beaucoup de succès : calcul de la détente verticale, détecteur de commotion cérébrale, balance connectée au régime, détecteur d’infarctus, ou encore T-shirt pour les épileptiques…