Vitesse, disponibilité et société cognitive

On a vu, tour à tour, les éminences grises de l’intelligentsia, de J. STIGLITZ à la Commission européenne, prôner l’avènement d’une « société apprenante » ou « cognitive », dont la caractéristique principale serait de produire des individus en formation et en apprentissage continus comme si, en bons épigones de Gargantua, « toute leur vie n’était qu’un vaste projet d’étude ».

Nombreux sont les travaux qui font de la formation et du niveau de compétence, appelés « capital humain », les nouveaux éléments déterminants de la « compétitivité et de l’emploi » et, in fine, de la réussite individuelle. Dans la lignée des travaux de M. LUSSAULT, la nouvelle lutte ne serait plus celle des classes, mais celle des places, ces dernières étant définies par un « rapport cognitif 1 » dans l’espace du savoir et de la compétence constituant l’enjeu d’un niveau de confort social et intellectuel.

Là où Guizot sommait à ses détracteurs de s’enrichir, la nouvelle devise pourrait être « formez-vous ! ». On voit ainsi se développer dans les Établissements Publics Numériques des lieux d’auto-formation, les MOOC foisonnent, et avec eux l’idée que chacun est désormais susceptible d’entrer de plain-pied et en solitaire dans n’importe quel domaine du savoir. La formation continue est devenue un business très attractif d’une lucrativité sans égal (rentabilité maximale pour de très faibles actifs). Ici et là, de Acadomia aux ateliers d’initiation numérique, toujours plus nombreux sont ceux pouvant revendiquer le statut de formateur : il suffit d’avoir un domaine d’expertise à part ou des titres bien ronflants !

Partout, le mot de formation, et en même temps, le sentiment cognitif ressenti par les plus lucides ou les plus précurseurs d’une « clôture du monde » et de l’innovation (de Charles LAINÉ de l’UTC à Tyler GORDON aux Etats-Unis).

Profusion des savoirs et de lieux lui étant réservés, profusion d’une offre humaine de « conduite » vers le savoir… et pourtant, perception de rétrécissement cognitif (angustia, en latin, donnant le mot angoisse, signifiant rétrécissement).

On entend souvent dire : « le monde va vite », « je me sens dépassé ». Devant une proposition d’apprentissage de nouveaux usages, par exemple l’informatique à une personne âgée ou néophyte, ou d’une nouvelle manière de faire, la réponse la plus répandue consiste à dire : « je n’ai pas le temps ».

C’est ici que le concept de disponibilité mentale entre en compte. L’apprentissage permanent implique un fort niveau d’ouverture et d’écoute. Or, la vitesse, imposée et devenue l’un des traits esthétiques de notre époque, implique une forme de claustration cognitive (autrement appelée « stress » ou « pression », dont le miroir serait la « dé-pression ») qui conduit les individus à négliger toutes les formes de détours de la pensées qui les conduiraient à une idée, procédé ou manière de faire nouvelle. Il s’agit de l’expérience de ce violoniste de classe mondiale qui s’était posté dans le métro pour regarder combien de passants s’arrêteraient pour l’écouter. Guère plus que s’il s’agissait d’un joueur du dimanche. La faute à une attention désormais impossible à répartir dans la nouveauté de ce qui entoure, mais concentrée sur « soi » ou plutôt « dans soi », dans ce que Nietzsche appelait dans des termes philosophiques, « le dialogue entre le je et le moi ».

Aussi, la première tâche du formateur est d’abord et surtout de créer cette disponibilité qui est le pré-requis absolu de tout apprentissage. La meilleure manière de créer une disponibilité reste de créer un désir, en séduisant, c’est à dire en « détournant de son chemin » (se-ducere en latin). Pourquoi est-ce à ce point nécessaire ? Les études micro et macro-économiques ont montré le biais cognitif des individus au sous-investissement dans leur propre formation. « A quoi ça sert ? » réplique t-on généralement.

Il est donc fondamental que la personne reconsidère ses besoins et ses désirs qu’elle reconsidère le temps qu’elle alloue à telle ou telle activité de manière à valoriser les nouveaux apprentissages.

Ainsi, l’enjeu fondamental d’Hypra reste donc bien de susciter cette libido sciendi (Saint-Thomas d’Aquin), c’est à dire cette passion du savoir qui est aussi la première étape de la stimulation cognitive et sociale : au désir de connaître, répondrait le désir d’être connu (et re-connu ?).

Former, chez Hypra, c’est savoir soustraire l’individu à la vitesse pour lui proposer de reconsidérer son propre rythme cognitif autour de l’idée selon laquelle, « l’idée n’est pas d’aller vite, mais d’aller loin ».

Ainsi, la première étape du formateur est d’abord de créer cette libido et ainsi de jouer dès le début sur la perception et la représentation par la personne apprenante de la matière apprise. En somme, cela signifie que c’est sur la vision même de l’informatique par la personne qui est formée qu’il faut travailler. Il faut donc en donner une image positive qui dépasse le strict sens utilitariste : communiquer, se simplifier la vie, se renseigner…

Il faut ainsi une dose d’affectif et d’irrationnel dans la conception de l’outil informatique, dose que la marque Apple a su introduire avec brio.

« Trop compliqué, trop conceptuel, trop rapide ! Voilà ce que l’on peut régulièrement entendre à propose de l’informatique par les personnes âgées de plus de 60 ans. C’est d’abord sur ces préjugés et représentations qu’il faut certainement jouer à partir du choix de la sémantique.

Pour trouver les termes adéquats, il faut repartir du fait que le medium de « conversion technologique » des seniors reste la télévision. Et les mêmes raisons qui leur ont fait adopter cette technologie devrait leur faire opter pour de l’informatique pour des raisons cette fois différentes : le désir de connexion (entretien de lien social) et de stimulation (pour leur proposer du moins infantilisant que les mots croisés et du moins académique que « Question pour un Champion »). Leur expliquer la complémentarité et surtout la continuité entre le lien social entretenu par la technologie et le lien social réel. Calmer les inquiétudes quant à l’exacerbation de la virtualisation de leur monde que la télévision a commencé à instaurer. Partir, donc, de plus loin.

Enfin et surtout, il paraît essentiel, pour une population croyante, de relier cette immersion à la spiritualité. C’est que faisait à La Revue La Croix dans son numéro Conversion Numérique en montrant toutes les promesses que le numérique faisait surgir en matière de solidarité, de partage et d’échange, faisant du numérique une occasion inégalée de re-ligere, de lier les hommes entre eux.