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Inclusion numérique : quel bilan du plan de relance ?

Les objectifs posés par la stratégie nationale pour un numérique inclusif sont-ils atteints? Le service public de l’inclusion numérique est-il en mesure de relever le défi de la capacitation, de la massification, et de l’inclusion des publics les plus éloignés et les plus fragiles?

Presque 2 ans après le lancement du plan de relance qui a vu une injection par l’État de 250 millions d’euros et l’aide à l’emploi de plusieurs milliers de “Conseillers Numérique France Service”, quel premier bilan tirer de cet afflux (rapide) d’argent public?

Alors que l’État s’interroge sur une Version 2 de la Stratégie Nationale pour un Numérique Inclusif dans le cadre du Conseil National de la Refondation, nous montrerons dans ce guide d’expert que le plan de relance conduit à reproduire et amplifier des ambiguïtés stratégiques fondamentales qui permettent de douter de l’impact capabilisant des mesures actuelles. 

La conséquence probable est qu’une partie substantielle des 13 millions de français en situation d’illectronisme le demeurent.

Nous proposerons également trois communs pour dépasser ces ambiguïtés afin atteindre enfin l’objectif capacitant et structurant qui devrait exclusivement présider à cette politique publique.

Les analyses déployées dans ce papier de position proviennent d’un opérateur d’inclusion numérique, employeur de Conseillers Numérique France Service et d’une expérience de jury sur le titre professionnel « Responsable d’Espace de Médiation Numérique » lors du plan de relance. 

I. Inclusion numérique : des objectifs bien posés par la V1 de la stratégie nationale 

A. Reconnaître le métier de “médiateur numérique”.

1. Médiateur numérique : un métier précaire

L’un des premiers objectifs de la stratégie nationale pour un numérique inclusif était de reconnaître enfin le métier de médiateur numérique, en lui assurant un socle de compétences solide et l’inscription dans un écosystème de métiers passerelles et suites de carrières sur la base d’un titre professionnel reconnu.

Ce métier, en effet, est historiquement bloqué dans une trappe de précarité : la majorité des emplois sont bénévoles, de service civique, en CDD, ou sur des CDI proches du salaire minimum. Par ailleurs, les médiateurs du “canal historique” ne se voyant proposer presque jamais de perspectives d’évolution professionnelles, se posait aussi la question de structurer les métiers et de proposer une véritable évolution au sein de la filière professionnelle de la médiation numérique. 

2. Analyse des causes de la précarité du métier de médiateur numérique

a) Du côté du titre professionnel et du découpage des compétences

La première cause de cette précarité tenait historiquement, selon nous, aux hésitations sur le contenu même du titre professionnel, rebaptisé plusieurs fois “Animateur multimédia”, “Conseiller / Médiateur Numérique”, puis finalement inséré dans un titre plus large de “Responsable d’Espace de Médiation Numérique”. 

Ces hésitations trahissent à notre sens une ambiguïté stratégique plus large sur ce qui devait être attendu de ces professionnels : gérer un lieu sédentaire d’accueil, trouver des financements, faire du montage de projets, capaciter des publics sur le numérique, concevoir des ressources pédagogiques, faire à la place de ou faire faire? 

Ambiguïtés nombreuses que nous avions soulevées lors des consultations préalables au plan de relance, et qu’il fallait, à notre sens, impérativement lever pour faire changer d’échelle la médiation numérique de façon structurée, en tirant leçon des échecs du passé. 

D’autre part, les différentes compétences cœur du métier de médiateur numérique n’avaient pas été dissociées de compétences fondamentales appartenant à d’autres métiers : gestion de projet, ingénierie pédagogique, communication de projet, technique de support informatique. 

Toutes les fonctions support au métier de médiateur numérique qui lui permettent d’opérer pleinement son rôle de capacitation étaient souvent intégrées à son métier au lieu d’être constitutives de métiers de support ou  d’encadrement gravitant autour du médiateur numérique.

Si bien qu’il était souvent demandé aux professionnels de la médiation numérique de faire 4 ou 5 métiers en un seul, ce qui est évidemment épuisant, déstabilisant, et explicatif du fort taux de turn-over et de mal-être dans le secteur. 

b) Du côté du « tous aidant numérique » véhiculé par une partie des employeurs associatifs

La seconde cause tenait selon nous à la commande publique elle-même. Seule susceptible de jouer un effet d’entraînement sur la filière, un grand nombre d’employeurs territoriaux et associatifs ont historiquement entretenu l’idée que la médiation numérique n’était pas un métier, en faisant largement recours à des bénévoles (lycéens, étudiants, personnes en insertion etc…). Ce faisant, ils entretiennent l’idée selon laquelle les compétences professionnelles de médiation numérique peuvent s’improviser en continuant à parler « d’aidants numériques ». Le terme d’aidant fait référence aux « aidants familiaux » et laisse à penser que tout le monde peut être aidant numérique. 

c) Du côté des formats de médiation numérique 

La troisième cause tenait selon nous aux formats de médiation numérique eux-mêmes. 

L’enrôlement n’était pas intégré dans l’arsenal d’intervention des professionnels, ni une réflexion approfondie de sciences humaines et sociales sur les “configurations capacitantes” et les déterminants des usages. La littérature en sciences humaines et sociales montrait en effet que les formats sédentaires, individualisés, hors de toute dynamique d’enrôlement et “d’éducation de la demande” spécifiques manquaient leur cible, et donc l’objectif de capacitation. Le recrutement de ces nouveaux professionnels devait donc s’appuyer sur les apports de la littérature en la matière.

La médiation numérique “canal historique” passait donc le plus souvent, pour ne pas dire systématiquement, à côté des publics les plus fragiles, “invisibles ou réfractaires”, sans même parler des publics en situation de handicap. Étant faiblement capacitants et faiblement fréquentés, les médiateurs / médiatrices numériques installés dans des “lieux de médiation numérique” à l’introuvable modèle économique, étaient donc à la traîne d’un investissement public en recherche d’autonomisation du secteur sur un marché privé. 

3. Les attendus du plan de relance

Le plan de relance devait permettre, pour “reconnaître” le métier de médiateur numérique :

  • d’autonomiser et d’approfondir les compétences socles du métier de médiateur numérique en garantissant un niveau de formation au plus proche du CCP1
  • de clarifier les périmètres des métiers en recentrant le médiateur numérique autour de l’objectif du “faire faire” (=capacitation / autonomisation des publics ).
  • de consolider les compétences coeur au métier de médiateur numérique en tirant les enseignements de la littérature en sciences humaines et sociales 
  • de fournir une expérience de référence des formats et modalités capacitantes d’inclusion numérique

 

Le plan de relance devenait alors un investissement public (200 millions d’euros) permettant d’expérimenter une approche inspirant la réforme du titre professionnel prévue pour 2024 

B. Recruter 4000 nouveaux professionnels de la médiation numérique et former 1,5M de personnes chaque année

La stratégie nationale pour un numérique inclusif visait à l’embauche de 4000 “professionnels de la médiation numérique” vi